La 4 CV de Léon

Racontez-nous des histoires, de voitures si possible.
Avatar de l’utilisateur
La Taupe
Modérateur
Messages : 2831
Enregistré le : 24 mars 2010, 22:07
Le bolide : Darmont Monoplace
Ma région : Lancashire
Localisation : Rosbifland

La 4 CV de Léon

Messagepar La Taupe » 18 nov. 2011, 17:17

LA PROCEDURE
De nos jours, il suffit de sauter dans la voiture, d’introduire la clé de contact dans le Niemann et de la tourner pour entendre le son rassurant de votre moteur et partir là où bon vous semble. Ceci n’a pas toujours été le cas, les allumages des voitures anciennes étaient précaires, les huiles gommaient, les circuits électriques en 6 volts étaient poussifs et les longues courses des bielles ne facilitaient pas la rotation rapide du moteur pour un lancement énergique. En fait, les autos avaient besoin d’un entretien soutenu et de réglages sans cesse révisés pour qu’on puisse espérer s’en servir sans trop de problèmes.

Notre Grand Père avait acheté sa première auto d’occasion juste après la première guerre mondiale et, malgré un diplôme des Ponts et Chaussées et un esprit d’avant-garde, en avait gardé des manies qui n’avaient plus de raison d’être avec les voitures de l’après-guerre (la deuxième cette fois). En 1949, il avait acheté une 4CV Renault “Grand Luxe”. Les éditions spéciales ne datent pas d’hier, celle-là avait en équipement standard, des sièges en feutrine, des tapis de laine, une boite à gants et UN antibrouillard ; au diable l’avarice! Cette adorable petite berline avait aussi un démarreur électrique actionné par un long levier chromé au plancher à côté du frein à main et un moteur, moderne pour l’époque, avec soupapes en tête. Le démarrage ne posait aucun problème mais Renault avait toutefois conservé le trou de manivelle dans le pare-chocs arrière car les batteries posaient encore des problèmes de fiabilité.

Grand Père était maintenant à la retraite et ne se servait plus de cette auto que de temps à autre pour conduire Grand Mère à Caen pour l’achat d’articles qu’on ne trouvait pas dans notre petit village. La mise en route de la 4CV prenait l’allure d’une cérémonie religieuse, un rite presque occulte, dont le protocole n’avait d’égal que l’ouverture de la session parlementaire de la Chambre des Lords par sa Gracieuse Majesté de l’Empire Britannique (Ces derniers temps, je la trouve plus grasse que majestueuse). L’hypochondrie très aigue dont souffrait Grand Père s’était propagée jusqu’à son automobile. Cette procédure aux étapes prédéterminées et établies selon un cahier des charges mûrement raisonné avait pour effet de mettre Christophe et moi dans un état d’hilarité chronique frisant l’hystérie, nous étions obligés de nous cacher au coin du garage pour pouvoir pouffer de rire sans être vu de Grand Père, qui croyait que nous le faisions par peur d’un accident au démarrage Le moindre regard de l’un à l’autre redoublait notre fou-rire de gamins intolérants des idiosyncrasies des anciens, nous ne pouvions faire la différence entre la voiture que Grand Père ne changerait plus jamais et celle qui était renouvelée systématiquement par la société pour laquelle travaillait Papa; celle-là couchait dehors, démarrait sans broncher, était conduite à vive allure et ne recevait qu’un entretien minimum.

Ainsi donc, ce matin là, Grand Père annonce au petit déjeuner que nous irions à Caen. Le sourire qui apparait sur le visage de Christophe est pris par Grand Père pour un signe de joie à l’idée de faire un tour en voiture mais je sais bien, en le regardant en dessous de table, que c’est la cérémonie de démarrage, cette fête surprise, qui l’emplit d’allégresse. Nous sommes postés au coin du garage avant même que Grand Père ait pris les clés au clou de la cuisine. La messe commence.
Il arrive dans le garage vêtu de son pantalon à revers, sa veste de tweed et de son béret basque, qu’il porte comme une casquette. Il sort du placard une petite boite de fer blanc qui contient un manomètre et un sac de grosse toile dont il sort un gonfleur à pneus. Il fait le tour de la 4CV et vérifie la pression de chaque boudin, y branche le gonfleur qu’il cale sous ses pieds et commence à actionner la poignée par des mouvements secs de bas en haut en comptant chaque coup d’air à voix haute. Il a calculé le volume de la pompe, l’espace mort, la perte de charge dans le tuyau, la compressibilité de l’air à 18 degrés et il sait, en fonction de la pression résiduelle du pneu, le nombre de coups de pompe qu’il faut pour amener la chambre à air à la pression admissible recommandée par Michelin, la dépasser serait un sacrilège thermodynamique dont Grand Père ne se remettrait pas. Puis c’est le tour de la batterie, chaque bouchon est dévissé et placé sur un chiffon sur l’étagère, en rang comme de bons petits soldats, puis on va chercher dans l’armoire une boite cylindrique en bois peinte en rouge d’une peinture que Grand Père fait lui-même à base d’huile de lin, d’essence de térébenthine et de pigment en poudre. Il nous sort des couleurs que vous ne trouverez nulle part ailleurs. De cette boite il sort un pèse-acide qu’il plonge dans chaque cellule et vérifie la teneur, chaque cellule défaillante a le droit à une rasade d’une solution aqueuse d’acide sulfurique dont la concentration en ions hydrogène a été scientifiquement prouvée comme adéquate (Grand Père touchait sa bille en chimie également). La suite passait par le remplissage du radiateur par de l’eau de pluie provenant d’une tonne à vin sciée en deux et placée sous la gouttière du garage garantissant ainsi un eau distillée moins propice à contenir le silicate de calcium qui aurait pu entartrer le circuit de refroidissement du petit bijou. Enfin on pouvait remplir le réservoir d’essence. Grand Père ne passait pas à la pompe des garagistes pour remplir directement le réservoir de l’auto. Il avait appris dans les Colonies Françaises du Sud Est Asiatique à transférer le jus explosif livré dans des fûts de 200 litres, dans le réservoir en le filtrant pour éviter les pompes et carburateurs encrassés qui vous laissaient en panne au beau milieu de la jungle vietnamienne. Il avait récupéré des jerricans sur les plages après le débarquement américain, qu’il avait peint….avec sa peinture et passait à la station service en rentrant de Caen pour les remplir avant de les entreposer à la cave. Le remplissage s’effectuait en insérant un entonnoir en zinc non déflagrant et muni d’un filtre à maillage très fin dans le tuyau du réservoir, de placer dans l’entonnoir une peau de chamois et de verser le précieux liquide à petites goulées en tenant le jerrycan au dessus du goulot. Grand Père tient bon, les tempes gonflées et la figure toute rouge. Là encore, rien n’est laissé au hasard car il remet dans le réservoir une quantité d’essence suffisante à parcourir la distance de Langrune sur mer à Caen avec détour sur la station-service, plus une rasade pour kilométrage imprévu de 10 kilomètres maximum pour aller chercher les œufs à la ferme de Madame Linset. Nous sommes maintenant arrivés à la mise en route proprement dite
Il soulève le capot arrière, vérifie le niveau d’huile en regardant longuement la jauge, passe son doigt dessus et frotte l’huile ainsi collectée entre son pouce et son index, les yeux mi-clos, pour palper toute impureté. Il actionne le bras de la pompe à essence jusqu’à ce qu’il entende l’essence goutter dans le carburateur et tire trois fois sur l’accélérateur pour envoyer quelques gorgées de mélange dans les cylindres. Il met toutes les chances de son côté pour que le démarrage ait lieu au premier coup, c’est sa renommée d’ingénieur qui est en jeu. Il tire sur la petite bielle du starter sur le côté du carbu, il n’a aucune confiance dans le câble au tableau de bord car on ne peut pas voir ce qui se passe dans la gaine. Il place ensuite la manivelle dans le pare-chocs et la tourne lentement pour dégommer le moteur, écoutant attentivement la compression de chaque cylindre, huit tours sont nécessaires pour s’assurer que tous les pistons et toutes les soupapes sont en état de fonctionner. Il s’assoit au volant, verifie le point-mort et tourne le coupe-batterie sous le tableau de bord. Il tourne la clé de contact, la lumière s’allume au bas du compteur de vitesse, il coupe le contact et vérifie à nouveau le point mort. Il tire sur le démarreur et laisse le moteur tourner sans allumage pendant quelques secondes. Il faut connaitre les circonvolutions du cerveau de mon aïeul pour comprendre la logique de tout ce processus; on a prouvé que le moteur tourne à la manivelle, on vient maintenant d’établir que le démarreur n’est pas grippé et pourra servir au démarrage d’un moteur tiède au départ de Caen pour le retour mais il n’est pas question de s’en servir pour un moteur froid n’ayant pas servi depuis au moins quinze jours. Il remet le contact et vérifie une fois de plus le point-mort. Ne vous endormez pas, on y est presque!
Il retourne à l’arrière, se penche en pliant bien les genoux et empoigne fermement la manivelle et l’amène doucement à la compression. Christophe et moi avons les yeux fixés sur lui sans battre des paupières, la bouche bée, totalement concentrés sur cet instant magique où l’engin va enfin naître. Grand Père tire violement sur la manivelle et lâche un pet. C’est un homme en bonne condition physique dont les sphincters sont en parfait état, la brusque tension de ses muscles abdominaux donne donc lieu à une flatulence sèche, brève et résonnante. C’est presque grotesque de la part d’un homme qui ne se laisse jamais aller à un gros mot et que l’éducation puritaine et les manières strictes ne vouent pas à ce genre de gaudriole, mais nous n’avons pas le temps de commencer à rire car la réponse de la 4 pattes ne se fait pas attendre. Sa réponse est foudroyante, elle pète aussi, mais sans retenue, rabelaisienne, une déflagration digne de Pantagruel.
A force de rouler pépère et de gorger les cylindres d’essence, la suie et les gaz ont rempli le pot d’échappement et une étincelle un peu flémarde a provoqué l’explosion dans le pot plutôt que dans le moteur, la tôle fine n’a pas pu résister et il s’est éventré comme une saucisse qu’on a pas percée avant la cuisson. Grand père est là, les bras écartés comme celui qui vient de prendre un tarte à la crème en pleine figure et veut préserver un costume neuf. Il se retourne lentement et nous révèle une tête et un tronc couverts de suie, il ne peut rien voir à travers de ses petites lunettes d’écaille qui ont morflé en première ligne et ne sont que deux ronds noirs. Nous roulons par terre dans une crise de spasmes violents, ajoutant l’humiliation au désarroi de notre mécanicien.
Grand Mère arrive sur ces entrefaites, elle a entendu la deuxième pétarade depuis la cuisine où elle se préparait à partir. Elle toise Grand Père des pieds à la tête et éclate de rire. Elle partage la vie de ce Savant Cosinus depuis cinquante ans et endure les pires tyrannies. Elle a appris à mâcher la purée afin que les enzymes des sucs salivaires commencent la lyse des aliments afin de ne pas surcharger le travail de l’estomac, qu’il convient de ne pas tourner le bouton du volume de l’appareil de TSF avant que les lampes soient arrivées à leur température de fonctionnement pour ne pas surcharger l’amplificateur, et que le tube de dentifrice doit recevoir la pression au bas du tube afin de ne pas gâcher la précieuse pâte. Cette vraie paysanne qui a appris à écrire par ses propres moyens doit supporter les manies de ce fou de la science tous les jours et vous comprendrez qu’elle éprouve peu de pitié pour ce qui vient de lui arriver:
“ Voilà le résultat lorsque tu veux jouer les petits malins avec tes mains pleines de doigts sur cette boite à cafards.” Elle pointe le doigt vers la pauvre 4CV pour laquelle elle n’a aucune tendresse, la jugeant trop petite, ayant été habituée aux voitures de fonction cossues. “ En attendant, il va falloir aller à Caen en autocar mais je te préviens, ne compte pas sur moi pour porter les paquets, et puis tu peux aller te changer, je ne voyage pas avec un bougnat.”
La retraite de monsieur l’Ingénieur des Ponts et Chaussées n’était pas toujours une partie de plaisir.©La Taupe
La Taupe

Avatar de l’utilisateur
Le Canut
Pilote un Morgan
Pilote un Morgan
Messages : 1638
Enregistré le : 08 avr. 2010, 14:06

Re: La 4 CV de Léon

Messagepar Le Canut » 18 nov. 2011, 17:31

la 4CV de 4HP me plaisait bien, (j'ai toujours aimé cette petite auto).

J'ai rêvé un peu d'avoir encore une place dispo (même petite) dans le garage pour y loger cette adorable petite auto. Mais à lire les aventures du Grand Père, je comprends mieux pourquoi notre ami la vend ;)

Clint
Pilote une sport
Pilote une sport
Messages : 435
Enregistré le : 25 mars 2010, 11:17
Le bolide : Roadster V6
Ma région : Ouest

Re: La 4 CV de Léon

Messagepar Clint » 18 nov. 2011, 19:21

Belle histoire La Taupe, et si ce n'etait manquer de res-pet a ton grand'pere, je dirais , qu'il repose en pet.
Mon grand 'pere avait un ceremonial finalement voisin, avec une auto differente, une ''Traction'' 11. L'instant du demarrage restait toujours une inconnue pour les observateurs ...et pour lui-meme. Ca se produisait generalement apres une tendinite du coude, une luxation acromio-claviculaire, un debut d'arrachement du triceps, le tout accompagne d'evocations precises de la prostitution chez ses contemporaines....mais ca finissait par...peter !

Avatar de l’utilisateur
4HP
Pilote un Morgan
Pilote un Morgan
Messages : 1191
Enregistré le : 12 mai 2011, 22:06
Le bolide : 4/4 Tourer 1970
Ma région : 77
Localisation : Touraine

Re: La 4 CV de Léon

Messagepar 4HP » 18 nov. 2011, 22:54

Bonsoir,

En effet, sympathique histoire, Le Canut, que celle de ton grand-père.

S'il y a parfois du vrai dans ce cérémonial de démarrage, en 1956 année de fabrication de ma 4 CV les choses avaient quelque peu changées.

Sans être un grand spécialiste des 4 CV je connais bien la mienne puisque mon père l'a achetée en 1967 pour apprendre ma soeur à conduire, à l'époque j'avais 12 ans et j'ai appris à conduire dessus en même temps. Je suis allé passer mon Bac avec elle avait 17 ans, moi 18 et une semaine de pemis.

La 4 CV n'était pas une voiture sans défaut, les freins s'apparentaient à des ralentisseurs et les roues étoiles avaient un penchant naturel au desserrement pendant la conduite, ce qui a amné mon père (fil de garagiste) à remplacer les roues étoiles de 4 CV par des jantes pleines montées sur des tambours de Dauphine. Le résultat est encore perceptible aujourd'hui par l'étonnement des contrôleurs techniques quant à l'efficacité du freinage.

Concernant le chapitre démarrage, pas de suie, mais quelques suées et surtout le souvenir douloureux de retours de manivelle, la batterie 6 volts ayant quelques difficultés à faire tourner le démarreur lorsque que sa charge commençait à baisser. Ce qui valut à notre 4 CV en passage en règle en 12 V. Sauf pour le démarreur et le klaxon (autrement appelé avertisseur), je peux vous garantir l'éfficacité sur les démarrages.... et des coups de klaxon.

En passant, le grand-père Léon en bon ingénieur, aurait dû savoir qu'il n'est pas besoin de rajouter de l'acide dans la batterie, seule l'eau s'évapore, il suffit donc de rajouter de l'eau distillée.

Enfin lors des hivers bien froids l'eau accumulée dans la gaine d'accélérateur gelait et bloquait donc l'accélérateur ce qui engendrait des sueurs tout aussi froides au premier croisement venu.
La remise en état m'a permis de nettoyer et de lubrifier tout ça, et de toute façon comme je ne suis pas "maso" le chauffage étant quasi inexistant dans cette auto je ne roule pas par grand froid (mais peut-être devrais-je m'entraîner en vue de l'achat d'une Morgan).

Ceci dit, la mise en route d’une voiture de 56 ans bientôt passe forcément par le cérémonial de la vérification des niveaux surtout avec un moteur qui a juste fait 600 Km depuis sa réfection.

La 4 CV en 1970.

4cv 1970 réduit.jpg


A bientôt.

4HP

Avatar de l’utilisateur
La Taupe
Modérateur
Messages : 2831
Enregistré le : 24 mars 2010, 22:07
Le bolide : Darmont Monoplace
Ma région : Lancashire
Localisation : Rosbifland

Re: La 4 CV de Léon

Messagepar La Taupe » 09 févr. 2012, 16:00

Pour illustrer notre histoire de 4 pattes et d'un grand père maniaque. Tombé en arrêt devant celle-ci au Rétro, la même couleur et l'anti-brouillard unique. La notre n'avait pas les Robry sur les ailes arrières ni les plaques de propreté sur les clanches de portières, nous sommes d'extraction modèste.


Retromobile 2012 028.jpg
La Taupe


Retourner vers « Les Histoires »

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur enregistré et 1 invité